Sylvie, 48 ans, vendeuse de lingerie coquine @ Pigalle, à deux pas du «Sexodrome»

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Autant dire que j’en ai fait des allers-retours à Pigalle avant de trouver enfin la personne qui accepterait de me répondre. Entre les refus catégoriques et regards lubriques de certains tenanciers de boutiques, j’ai eu envie à maintes reprises d’abandonner tout simplement. Et puis, je suis tombée sur Sylvie, petit bout de femme dont la joie de vivre et simplicité ont fait de cette boutique, parsemée de lingerie et accessoires coquins en tout genre, un magasin presque comme les autres. J’insiste tout de même sur le «presque» parce que bizarrement ce n’est pas à la boulangerie du coin que l’on pourrait entendre ce genre de discussion… La scène, un petit couple d’une vingtaine d’années qui vient s’acheter son premier godemichet apparemment à destination de Madame :

Le garçon cherchant timidement : tiens, regarde celui là, il a l’air bien
La fille : oh non ! Il est comme la tienne, ça ne sert à rien si c’est comme toi
Le garçon soupesant la bête avec un regard qui dit «c’est vraiment comme moi cette chose?»
La fille qui reprend : moi je préfère le KING KONG ! Regarde, y’a même les piles avec
Le garçon presque vexé et apeuré en même temps… : ah ouais, quand même !
Mais comme dirait le dicton : «ce que femme veut, Dieu le veut».

Sylvie, cela fait 26 ans qu’elle assiste à ce genre de scène et c’est bien la première à s’étonner d’être restée si longtemps à un seul et même endroit «si on m’avait dit que je travaillerais 26 ans là, j’aurais dit non». Non pas que le métier ne lui plaise pas, loin de là, mais plutôt c’est une femme qui est de nature à avoir la bougeotte. Finalement les années passent plus vite que l’on ne pense et puis ça l’amuse, elle s’y plaît dans sa boutique à agencer la vitrine, à rencontrer et discuter avec les clients «j’ai tellement de touristes qui passent, ça me profite au niveau allemand, anglais, espagnol, je parle des langues et il y a un côté folko. Les gens sont super sympas. J’ai des gens du théâtre, tous ceux qui ont envie de s’habiller sexy, des petites bourgeoises du 16ème qui viennent, des jeunes, des moins jeunes…», Monsieur et Madame tout le monde en quelque sorte. Il faut dire que ce milieu a bien évolué depuis quelques années, cela s’est démocratisé notamment auprès des femmes à base d’un grand renfort de marketing. Pendant que nos grand-mères faisaient des réunions «Tupperware», les génération suivantes, elles, se font des réunions «sex toys». Les boutiques ont suivi cette évolution «c’est beaucoup moins tabou qu’à l’époque, c’est ouvert, avant c’était les vieux rideaux qu’on trouvait louche sans s’avoir ce qu’il y avait derrière, là mes deux battants de portes sont ouverts, c’est accessible à tout le monde, c’est clair».

C’est toujours avec la même décontraction et simplicité qu’elle parle de son métier et des objets qui l’entourent «faut que les gens comprennent que ce n’est pas parce qu’on fait ce travail là qu’on est tordu moi je suis saine d’esprit. Voilà c’est un métier comme un autre et avec tout les petits boulots que j’ai fait c’est même plus plaisant, pour moi, c’est complètement banalisé. Finalement, on rentre et on voit qu’il n’y a rien d’extraordinaire. Tout ça, ce sont des petits jeux qui font parti du jeu. Le fait de s’habiller sexy, ça empêche la routine dans les couples. Un homme qui voit sa femme depuis 20 ans habillée avec des nuisettes Playtex et bien il y en a ras le bol des petites nuisettes, des fois, ça émoustille de mettre une guêpière, une nuisette sexy… Même prendre des petits jeu de couple où par exemple on lance les dés et on doit faire des gages». Bref, un métier comme un autre dans une boutique comme une autre. Bon, après, c’est vrai que d’être à Pigalle en mode «incognito» ça aide pour être plus détendu aussi «ils ne viendraient pas acheter ça à côté de chez eux c’est sûr mais ici c’est bon». En tout cas, Sylvie fait tout pour mettre les gens à l’aise, jamais un regard de trop ou jugement négatif, que l’on soit transsexuel ou petite bourgeoise, tous les clients sont les mêmes «on leur dit bonjour et on les laisse tranquille, il n’y a rien de plus rédhibitoire que d’‘avoir quelqu’un dans son dos, si quelqu’un a besoin d’un renseignement, je suis à proximité et je peux intervenir».

Finalement, Sylvie n’a pas l’impression de travailler quand elle est dans la boutique, c’est devenu une véritable experte qui connait ses produits sur le bout des ongles «je connais tellement bien mon domaine que vous pouvez me poser n’importe quelle colle je saurais vous répondre». Cette assurance, à la base elle ne l’avait pas, c’est avec le temps que c’est venu et elle va même jusqu’à me dire que ce travail c’était une «thérapie» pour elle «j’étais hyper timide quand j’ai commencé, j’étais toute rouge dès qu’on me posait une question, c’était le fait d’être confrontée aux gens, j’étais mal à l’aise mais j’ai pris de l’assurance et aujourd’hui je suis complètement guérie, je me sens bien, beaucoup mieux que je ne l’étais». Il faut dire qu’elle a tout ce qu’elle désire aujourd’hui : une vie équilibrée avec un homme, un bout de chou de dix ans, une jolie petite maison à Montrouge et ses loisirs (couture et création de bijoux). Une vie tranquille qui tranche avec ses débuts à Paris où elle était bien plus «fofolle» à écumer les bars, discothèques et sorties en tout genre. En fait, débarquée à Paris d’une petite ville de Franche-Comté il y a quasiment trente ans maintenant pour normalement une seule journée shopping, Sylvie n’en est jamais repartie. Elle a eu une opportunité de job dans la restauration, a sauté sur l’occasion, laissé tomber son bac et tout le reste avec. Pendant trois jours, elle a fait la morte avant d’oser avouer à ses parents qu’elle s’installait à Paris. C’est une impulsive qui suit ses envies, mais voilà, dans la vie il faut faire des choix, même parfois irréfléchis et elle ne le regrette pour rien au monde quand elle voit où elle en est aujourd’hui. Paris et ses nuits folles, elle en a profité pendant 20 ans, maintenant c’est un Paris plus calme mais tout aussi agréable.

Pour elle, «provinciale» à la base mais parisienne d’adoption, les parisiens ce sont «des râleurs et je n’ai pas honte de le dire» avec en tête de file son compagnon «parisien pure souche». Un exemple : «le matin si j’ai le malheur de faire tomber une goutte de café, il va dire «oh elle m’a fait une piscine» voilà le genre. C’est l’horreur mais en même temps il est sympa, c’est juste qu’il ne peut pas s’empêcher de râler» me dit-elle amusée. Et puis, selon elle, il y a une espèce de froideur chez les parisiens «si le parisien ne connait pas la personne, il ne va pas lui parler. Les gens sont dans leur coin, si on leur sourit, on a l’impression de les déranger». Enfin, les parisiens sont pressés «ils courent tout le temps, ils ne savent pas se poser. Ils sont tout le temps en retard donc forcément ils courent pour être à l’heure. Et ils se laissent entrainer par le tourbillon de la ville, ils se laissent aspirer par ça, en avant, toujours en avant… Mais comme moi je l’ai fait aussi, il y avait une période où je n’arrêtais pas. Heureusement que j’avais la santé!». Et il y a les transports aussi. Mais voilà tout ça, c’est plus que supportable «je me suis acclimatée, je me sens de la ville. J’ai toujours adoré la ville, j’aime ça, faire les magasins, sortir, je me sens chez moi ici bien plus que chez mes parents en Franche-Comté». Maintenant, en Franche-Comté, elle n’y retourne que pour se ressourcer, voir des amis, sa famille et dépenser ensuite son énergie à Paris. Et puis, la ville est intellectuellement stimulante «à Paris, on a tout sous la main, on peut aller au Louvre, à Pompidou,… Le parisien c’est quand même quelqu’un de plus cultivé que quelqu’un de la campagne. Il y a des gens très intéressants à la campagne, je ne dis pas le contraire mais on a quand même moins d’occasions qu’ici de se cultiver». Une vie pleine et comblée à Paris en somme, où il ne manque peut être qu’une petite pièce en plus dans leur petite maison de Montrouge mais bon, même ça, on peut vivre sans tant qu’on a le reste!

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