Jean-Loup, 70 ans, Orfèvre @ le Haut Marais

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J’ai ressenti comme un malaise en rencontrant Jean-Loup que je retrouve aujourd’hui en reprenant son interview. Je ne saurais pas décrire ce malaise, il s’agit peut être plus d’une forme de mélancolie sur le temps qui passe, de sensations d’une époque que je n’ai pas connu et ne connaîtrais peut être jamais, de questionnements sur l’avenir. Ce n’est pas Jean-loup qui me l’a transmise, enfin pas directement, au contraire, c’est un homme qui sait parler du passé mais sans nostalgie ni apitoiement. Même pour son métier, à l’agonie et dont il observe le déclin depuis des années, il n’éprouve pas de regrets, comme une espèce de fatalisme joyeux. En fait, Jean-Loup est un ami de la famille d’un ami, échelon «grand-parents». J’avais vu une photo de lui (sans savoir que c’était lui) plusieurs semaines auparavant, vieille de quarante ans au moins et pourtant si bien conservée, il devait avoir à peine 30 ans, faisant la fête entre amis, en maillot de bain et avec un énorme cigare au bec, prenant une expression de visage rigolote. Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de cette photo, elle me semblait à la fois très actuelle mais différente. Il y avait une forme d’insouciance, de légèreté dans son regard et cette façon de s’amuser que «notre» génération n‘a pas. Il me semble qu’il y a toujours une lourdeur dans nos photos, à la limite du pathétique, nous nous amusons pour oublier, nous cherchons à nous imposer à la vie. Avec cette fameuse photo, avec cette rencontre, c’est comme si en un claquement de doigt j’avais fait un saut de 40 ans dans sa vie, dans la mienne. C’est peut être pour ça que notre conversation a constitué en grande partie à parler du passé, peu du présent et encore moins de l’avenir. Je cherchais sans doute à combler ce vide, me dire que l’on ne passe pas de 30 ans à 70 ans si rapidement. A son contact, je n’aimais plus le Paris d’aujourd’hui, je n’avais plus l’envie d’y appartenir. A quoi bon s’accrocher à quelque chose en train de mourir ? Paris a tellement évolué, ça grouille de monde, il y a toujours quelque chose à faire, quelqu’un à voir et pourtant il n’y a pas de vraie dynamique. Tout d’un coup j’avais le sentiment qu’il n’y avait plus rien à attendre de cette ville. Que ceux qui ont eu la chance de la vivre, ce sont des personnes comme Jean-Loup, d’une autre génération. Que pour les quarante prochaines années, je n’y ferais que survivre, un pion parmi d’autres. Et puis il y a eu et il y aura le weekend, de nouvelles sorties, de nouvelles rencontres, de nouvelles photos…

Revenons à Jean-Loup.

Jean-Loup est donc orfèvre, mais pas dans la bijouterie, lui ce sont les objets «on travaille avec les mêmes matières nobles mais on fabrique des objets de plus grande échelle» m’explique-t-il. Aujourd’hui la majorité de son travail consiste à rénover des pièces de famille. Plus personne quasiment n’achète de service en argent, à la rigueur, il vend de temps à autre des petites timbales ou ce qu’il appelle «des moutons à cinq pattes», des objets pour des commandes très spéciales. Il s’est bien essayé un peu au design, il avait fabriqué une sorte de vase en trois exemplaires, l’un a été donné, un autre a fini dans un musée et le troisième a été vendu au bout de dix ans ! Voilà, Jean-Loup est un artisan, pas un artiste comme il se décrit modestement. N’empêche que dans sa caverne d’Ali Baba, en le voyant travailler, je ne pouvais m’empêcher d’admirer ce travail minutieux qui demande tant de concentration et de maîtrise. L’une de ses plus belles anecdotes, c’est lorsqu’il a réparé la petite boite à musique d’un client déjà bien âgé «un homme qui vient avec une boite à musique en argent qui ne marchait plus. Ce monsieur l’avait eu de son grand père de ses 7 ans, il venait juste pour un nettoyage et pour nettoyer, j’étais obligé de démonter un peu et comme je suis curieux, finalement je démonte tellement que j’ai pu la réparer. Le monsieur revient à la boutique, je ne dis rien et là le coq sort et ça commence à faire de la musique… La petite larme du monsieur, c’était le choc pour lui, il ne l’avait pas vu chanter depuis des décennies». C’est ça qui lui plaît dans son métier, le contact avec les clients, le rapport à la matière noble et faire de temps à autre salon de thé, comme ce jour où je suis venue où on s’arrête de travailler pour discuter de choses et d’autres. Ses parents voulaient qu’il soit dentiste, lui voulait faire les beaux arts, et finalement c’est orfèvre qu’il est devenu, il a suivi les traces de son père et il aime ce qu’il fait. Mais pour être honnête, il me semble que Jean-loup aurait pu faire n’importe quoi d’autre, il y aurait trouver son bonheur. Il fait parti de ces gens qui savent se contenter de peu et dont le seul vrai objectif de mener sa barque le lus paisiblement possible «c’est pas une grande philosophie, je veux juste être heureux et le plus longtemps possible, être riche, je m’en fous, je ne le suis pas, ça ne me gêne pas de dire qu’il y a des gens plus intelligents que moi non plus, l’important c’est d’être heureux et d’avoir des amis».

C’est un enfant de la guerre, né en 43 en zone libre à Nice de parents juifs ayant fuit la capitale, ses parents ont du repartir de zéro après la guerre. Originaire d’une longue lignée de diamantaire, dont le poinçon, marque de fabrique de la maison, témoigne encore aujourd’hui de ce passé, cette maison d’orfèvrerie a été fondée par son père dans les années 30 qui a l’époque possédait l’immeuble en face de l’atelier d’aujourd’hui. Ruiné et dépossédé après l’épisode de la guerre, son père est finalement revenu sur les pas de là où il était parti et ils ont investi l’atelier-boutique qui n’a que peu changé depuis ce qui est loin d’être le cas du quartier. Jean-Loup est sans doute la dernière «blouse blanche» de la rue. A l’époque – celle où la mixité se faisait dans les immeubles en fonction de l’étage et non du quartier – il était courant d’en croiser plusieurs dans la rue, d’ailleurs, ce quartier, c’était une vraie fourmilière de jour me raconte-t-il. Avec les Halles pas très loin, c’était le coin où on venait se fournir aussi chez les grossistes en chaussures, et la rue était tellement encombrée qu’il était impossible de faire venir un taxi jusque devant l’atelier, ils refusaient catégoriquement de se retrouver coincés entre deux camions. C’est sûr que ça devait trancher avec le calme de la rue d’aujourd’hui plus résidentiel qu’artisanal et commercial… De même, avant la rénovation du Marais, il n’était pas rare que les cours des hôtels particulier – délabrés – étaient envahies par des ateliers d’artisans voire des garages. Jean-Loup a même connu les chevaux dans Paris, dont usait le marchand de pain de glace  «c’est un souvenir d’enfant extraordinaire, c’était des voitures fermées en bois et il morcelait, coupait les pains de glaces, il avait un énorme pic à glace. Nous on habitait au 4ème sans ascenseur. À l’époque, on n’avait bien sûr pas de frigidaire, que des glacières et on lui disait un demi pain ou un quart et il montait son pain de glace». Mieux encore, il se rappelle, amusé, de vaches circulant dans Paris rue de Passy et d’un poulailler dans le petit jardin en face de son ancien immeuble. Mais comme il me dit «la façon de vivre change, il n’y a pas à regretter ce qui n’existe plus, on vit plus longtemps, on atteint des âges avancés en meilleur état et ça, ça compte, il ne faut pas regretter, ça ne sert à rien la nostalgie». Donc voilà, le Paris d’hier comme celui d’aujourd’hui, il les aime tout autant et il s’y promène et s’y promènera toujours avec le même plaisir que ce soit les Invalides ou le quartier de la Goutte d’Or «il y a des conceptions comme ça, même quand c’est laid, c’est beau». Que rajouter de plus à ça ?

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