Yipeng, 18 ans, lycéen, serveur, livreur, ouvrier en bâtiment, cuisinier… mais aussi rappeur et acteur @ terrain de basket sous le métro aérien près de Stalingrad

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Il y a des rencontres qui nous marquent plus que d’autres, celle de Yipeng m’a particulièrement émue. Un jeune homme de 18 ans qui a grandit plus vite que les autres, faisant preuve d’une maturité que peu de garçons de son âge ont. Une histoire peu banale et pourtant trop commune, celle d’un enfant d’immigrés, lui-même immigré. Yipeng est né en Chine en 1994. Ses parents sont partis en France alors qu’il n’avait pas 5 ans, laissant derrière eux leur fils sous la protection de ses grands-parents. Ce n’est qu’à l’âge de 10 ans qu’il a rejoint ses parents devenus presque des inconnus.  Ses grands-parents «c’était mes parents» me dit-il. Une séparation difficile «je n’étais pas content, on ne sait pas quand on pourra revenir en Chine et puis mes grands-parents ils sont âgés, peut être qu’ils vont partir avant». Pour retourner en Chine, il faut tout d’abord en avoir les moyens financiers mais aussi être régularisé et jusqu’à peu ce n’était pas le cas. Arrivé en clandestin, Yipeng s’estime chanceux de son voyage «pas trop dangereux»«moi ça va, je n’ai pris l’avion que pendant deux semaines, j’ai des amis qui sont plus âgés que moi, ils sont passés par la Russie, ils ont traversé la mer, eux ils ont vécu des choses, moi ça va». Depuis son départ de Chine c’est «la souffrance» qu’il a découvert, les inégalités, le racisme, les difficultés financières,… Pour aider ses parents tous deux employés dans «la couture», il a commencé à travailler très jeune, à 13 ans exactement «j’étais très grand pour mon âge donc je disais que j’avais 17 ans» et les employeurs peu scrupuleux croyaient ce qu’ils voulaient bien croire. Des horaires de folie pour un salaire de misère «quand on est mineur, on est mal payé, mal traité, et on travaille finalement encore plus qu’un majeur». Une fois, alors qu’il travaillait dans le bâtiment, sa récompense après 10h de travail, ça a été 20 euros. Son quotidien jusqu’à il y a peu, c’était l’école la journée, le travail le soir «j’ai toujours eu des difficultés, de la fatigue, je termine à 23h le soir et avec le temps que je rentre, j’arrive chez moi, je prends une douche et des fois je ne peux pas faire mes devoirs, le lendemain j’ai envie de dormir en cours et les profs ils ne comprennent pas». Du coup, il a arrêté l’école l’année dernière, à quelques semaines du bac à peine. Le bac, des études ? Pour quoi faire de toute façon, Yipeng est persuadé que cela ne lui servira jamais «j’ai un copain qui a 26 ans, il est né en France, de nationalité française, dans sa famille personne ne parle chinois que français, il est allé assez haut, il est diplômé d’un master, il a commencé le boulot en même temps que ses camarades et au bout de trois ans, mon ami n’a jamais évolué alors que tous les autres ils ont évolué, la direction ne fait pas confiance à un chinois. C’est pour ça que j’ai envie d’arrêter l’école aussi, si de toute façon la situation c’est comme ça, je préfère bosser pour moi».  Travailler, gagner de l’argent mais «gagner pour vivre pas pour survivre», c’est tout ce qu’il demande, un peu de temps pour aller faire une partie de basketball avec ses amis et un peu d’argent pour enrichir sa collection de baskets, sa deuxième passion. La vie de ses parents, il la respecte, il l’admire même mais c’est une autre génération «pour mes parents, ce qui étaient important c’était d’avoir le plus d’argent, une belle voiture, une belle maison et une bonne réputation, moi personnellement la réputation, l’argent ce n’est pas aussi important, je ne gagne pas pour garder l’argent et dire j’ai plein d’argent, c’est la différence de génération». Il y a un point sur lequel il insiste néanmoins, c’est la tendance générale à ne pas voir que quasiment derrière chaque boutique tenus par des asiatiques, il y a une vie de labeur derrière «les Français, ils voient que les Chinois, les asiatiques, ils tiennent une boutique, un commerce mais ils ne voient pas à quel point on a travaillé pour gagner cet argent, pour acheter quelque chose… Sur 10 ans, quand on travaille 18h par jour, ensuite on a les moyens d’acheter quelque chose, n’importe qui peut le faire et ça les Français ils ne voient pas tous les sacrifices qu’on doit faire pour en arriver là». Et pourtant sa famille a beau économiser chaque euro possible, ils n’ont toujours pas réussit à ouvrir leur propre commerce «on n’a pas encore les moyens pour faire ça, c’est tellement difficile d’économiser l’argent et là en plus c’est la crise», cela arrivera bien un jour à force de travail mais pas tout de suite, et ensuite, une fois seulement que cet objectif sera atteint, il sera envisageable de retourner en Chine pour voir la famille. A Paris, en France, Yipeng se sent «coincé», la vie parisienne n’est pas vraiment son idéal de vie, mais a-t-il d’autres choix que de prendre son mal en patience ? «pour vivre ici finalement on a toujours quelque chose à payer, un loyer, des charges, les impôts,… Par exemple moi j’ai du mal à payer l’auto-école pour avoir le permis. Sur Paris, il a trop de difficultés, on a trop de choses sur les épaules et on se sent tout le temps pressé, ça passe vite, on travaille, on rentre chez soi et finalement seulement quelques sorties avec les amis le week-end». Tous ces problèmes, quand il appelle ses grands-parents en Chine, il les garde pour lui, la règle d’or c’est de leur faire garder l’image de «l’eldorado de la tour Eiffel» pour les préserver «les familles qui sont en Chine, elles pensent que sur Paris tout est beau, tout est magnifique, ils ont l’image de la tour Eiffel. Mais moi, avec ma grand-mère – je l’aime beaucoup, c’est elle qui m’a élevé – et finalement je ne lui raconte que des belles choses pour qu’elle ne s’inquiète pas». Yipeng a néanmoins ressenti le besoin d’externaliser, de raconter pour lui, pour les autres, la réalité d’une vie de jeune immigré chinois, du coup il a écrit un «son rap» mais il ne se considère pas comme un rappeur, le rap n’est que l’outil qu’il a trouvé le plus approprié pour faire passer son message. Ce «son» s’appelle très justement «le rap du clan des sans destin». J’ai cherché sur la toile pour mettre un lien mais impossible de trouver, alors pour l’écouter et mieux comprendre son histoire, le mieux est de récupérer l’émission «les pieds sur la Terre» sur le site Internet de France Culture où il avait été interviewé. En attendant, voici les paroles de sa chanson…

Le Rap du Clan des Sans Destin

«Je ne rêve plus de Paris, depuis que j’y suis, depuis que j’y vis, depuis que j’en ai payé le prix, que j’en ai passé les tests, Paris j’y suis, Paris j’y reste, peut être pour honorer les rêves de mes grands-parents, peut être pour aider mes cousins qui se lèvent à 5 h du matin, parce que c’est comme ça que ça se passe pour ceux du clan des sans destins / Quitter Papy, quitter Mamie et le village ou j’ai grandit, rejoindre mes parents à Paris, c’était quitter le paradis et venir habiter en France, c’était découvrir la souffrance, ne venez pas me parlez de chance, écouter bien ce que je dis, venu pour aider ma famille qui survivait dans la couture, et avait besoin de mes mains pour l’élégance des parisiens, je faisais mes devoirs après, la nuit tombée montait la lune, on avait tant besoin de tune, et je venais d’avoir 13 ans / Les gens comme mes parents sont arrivés ici après un long voyage, ils ont traversé la planète sans profiter du paysage, ce n’était pas un vol direct, beaucoup plus lent, brut et sauvage, c’était le voyage clandestin de ceux du clan des sans destin, ils en ont franchi des montagnes, des rivières et des platanes, à pied, en bus, en stop, ils en ont franchi des frontières pour atteindre l’Europe, par la Russie ou le Kazakhstan, ou par la Turquie ou les Balkans, ils sont pas si simple qu’on pense, les chemins de ceux comme mes parents, qui sont arrivés jusqu’en France»

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